"Ne faites plus d'études" : Alexandre et Babeau signent le livre qui fait trembler l'université française
Décryptage du pavé d'octobre 2025 de Laurent Alexandre et Olivier Babeau. Pourquoi leur thèse divise, ce qu'elle dit vraiment, et ce que ça change pour toi si tu es étudiant ou parent.
Le fait
En octobre 2025, Laurent Alexandre (chirurgien, essayiste, fondateur de Doctissimo) et Olivier Babeau (économiste, président de l'Institut Sapiens) publient Ne faites plus d'études aux Éditions de l'Observatoire. Le titre est une provocation, le contenu est une charge documentée contre l'enseignement supérieur français.
Leur thèse tient en une phrase : former un jeune à produire ce qu'une IA produit désormais mieux, plus vite et gratuitement revient à lui voler cinq ans de sa vie.
Le livre est devenu en six mois un des pavés les plus discutés du champ emploi-formation. Il a été cité en commission parlementaire, démonté par les syndicats étudiants, défendu par une partie du Medef, repris par plusieurs chaînes YouTube tech à plus d'un million d'abonnés.
Ce qu'on en dit vraiment
Derrière le titre fait pour choquer, les deux auteurs ne disent pas "arrêtez l'école". Ils disent trois choses, et il faut les séparer pour comprendre le débat.
Un. Les cursus générique de sciences humaines, gestion, communication et droit à faible spécialisation produisent des diplômés que le marché paie de moins en moins. Les chiffres qu'ils citent ne sont pas nouveaux (DARES, APEC), mais leur mise en relation avec la courbe d'adoption IA est neuve.
Deux. Le système français est structurellement incapable de se réformer au rythme où l'IA progresse. Un programme de master met trois à cinq ans à être validé, actualisé, diffusé. GPT-4 et Claude 3 ont été publiés entre ces deux dates. Le diplôme sort du four déjà périmé.
Trois. La vraie bifurcation n'est pas "plus d'études versus moins d'études", c'est "études qui forment à ce que l'IA ne sait pas faire versus études qui forment à ce qu'elle fait déjà". Tout ce qui relève du jugement sous contrainte, du terrain physique, de la relation humaine fragile, du savoir-faire manuel rare reste une valeur qui monte.
Les détracteurs (et ils sont nombreux : Hugues Draelants, Louis Maurin, une partie des chercheurs en sciences de l'éducation) répondent que le livre réduit l'université à sa fonction de formation pro, qu'il sous-estime la fonction critique et démocratique d'un bac+5, et que les auteurs ont eux-mêmes bénéficié de longues études pour écrire le livre qui les conteste. Le paradoxe est réel.
Les chiffres qui comptent
Quelques données à garder en tête quand tu liras les critiques du livre :
- 27 % des emplois en France sont exposés à un risque élevé d'automatisation d'ici 2030 (source OCDE 2024, soit environ 4 millions de postes).
- 47 % des actifs français envisagent une reconversion professionnelle en 2025-2026, avec la montée en compétences IA parmi les trois motivations principales (Ipsos pour Amalgame, 2025).
- 67 % de baisse d'embauche chez les juniors dans certains centres d'appels américains sur 2024-2025, quand l'IA a été déployée (Anthropic Economic Index, mars 2026).
- +270 % d'offres mentionnant une compétence IA en France entre 2023 et 2026 (LinkedIn Economic Graph).
Les quatre chiffres racontent la même histoire : l'IA ne détruit pas linéairement des emplois, elle déplace la prime de rareté. Ce qui était rare hier (savoir coder en Python, savoir rédiger un rapport propre, savoir synthétiser un dossier juridique) devient une commodity. Ce qui reste rare est ailleurs.
La citation qui résume tout
"Les études supérieures ne préparent plus au monde qui existera demain, elles forment des générations à des modèles mentaux qui appartiennent déjà au passé." Laurent Alexandre et Olivier Babeau
La phrase est dure. Elle est aussi la synthèse la plus honnête du livre. Le vrai reproche n'est pas contre l'université en soi, c'est contre le décalage temporel entre la vitesse d'adaptation du système éducatif et la vitesse d'adoption de l'IA.
Pour toi concrètement
Tu es étudiant, parent d'étudiant ou jeune diplômé. Voilà ce que ce débat change.
Si tu es en première année et que tu doutes. Ne lâche pas pour lâcher. Lâche pour autre chose. Un BTS ou un BUT qui mène à un métier de terrain (santé, maintenance, bâtiment, industrie, cuisine) n'est pas un plan B, c'est un plan A qui s'assume. Regarde aussi les cursus spécialisés courts (3 ans max) où l'école ré-adapte son programme chaque année.
Si tu es en M1 ou M2 générique. Utilise les deux années qui te restent pour empiler un deuxième actif : certification IA crédible (Google, AWS, Anthropic dès qu'un programme officiel existe), stage long dans une boîte où tu verras un déploiement IA réel, portfolio public de trois projets que tu peux montrer en entretien.
Si tu es parent. Le pire conseil que tu peux donner à ton enfant en 2026 est "fais des études, on verra après". Le bon réflexe est : "quel métier ton diplôme te prépare-t-il concrètement à exercer, et ce métier existera-t-il toujours dans dix ans sous cette forme ?" Si la réponse est floue, le diplôme est un pari, pas un investissement.
Si tu es déjà dans la vie active. Le livre ne te concerne pas directement, mais sa thèse s'applique à toi inversement : les compétences que tu as accumulées sur le terrain, que l'IA ne sait pas encore répliquer (management humain, négociation, vente complexe, expertise métier), sont ta prime de marché. Documente-les, rends-les visibles, valorise-les.
Le verdict Adapte-toi
Le livre est plus intelligent que son titre. Il est aussi plus idéologique qu'il ne le revendique. Mais sur le fond, les deux auteurs posent une question que ni l'État ni les universités ne posent franchement : à quoi sert un diplôme qu'une IA rend obsolète avant qu'il soit imprimé sur le parchemin ?
Si tu n'as pas le temps de le lire, retiens ce réflexe : avant de t'engager dans trois ou cinq ans d'études, demande-toi ce que l'IA fera à ton futur métier dans ces trois ou cinq années. La réponse vaut plus qu'une fiche ONISEP.
Pour creuser : on a consacré un guide complet à que faire si tes études ne mènent plus nulle part, et un autre à la reconversion IA de A à Z. Si tu veux voir concrètement quels métiers sont dans la ligne de mire, commence par les fiches consultant, avocat et journaliste.
Les études supérieures ne préparent plus au monde qui existera demain, elles forment des générations à des modèles mentaux qui appartiennent déjà au passé.
Sources
- Ne faites plus d'études (Laurent Alexandre, Olivier Babeau) · Éditions de l'Observatoire · 8 oct. 2025
- Laurent Alexandre, Olivier Babeau : 'Les études supérieures sont devenues un piège' · Le Figaro · 15 oct. 2025
- Faut-il vraiment ne plus faire d'études ? La thèse qui divise · France Culture · 22 oct. 2025